Visite des prisonniers

Tout à tous… jusqu’aux prisonniers.

Entrevue faite pour la revue Le Verbe (par James Langlois) en 2021.

Bonjour ! Je suis né dans une famille de six enfants en Suisse, dans le village de Develier. Mon père avait une grande exploitation avicole et beaucoup de cultures, des moutons, des lapins, des cochons. Nous étions bien occupés et j’ai beaucoup aimé la période de mon enfance. Tous les dimanches, nous allions en famille à la messe et il y avait beaucoup de monde du village. À l’adolescence, j’ai pris de la distance avec toute pratique religieuse. C’est à 22 ans que j’ai remis la prière dans ma vie en lisant le Nouveau Testament lors d’un voyage. Je travaillais dans l’informatique et je me suis d’avantage impliqué avec les prêtres de ma paroisse. Petit à petit mon cœur à été touché par l’amour de Jésus et je sentais au fond de moi un appel, c’était comme si Jésus me demandait si j’acceptais de lui donner toute ma vie. J’ai rencontré les Franciscains de l’Emmanuel à Montréal lors d’une année de formation à l’IFHIM (Institut de formation humaine intégrale de Montréal) en 2002. Je cherchais à vivre avec une communauté religieuse qui s’occupe de la jeunesse et des plus démunis. Ils m’ont accueilli au début dans un dortoir et souvent une personne plus démunie dormait aussi là. Je découvrais dans cette communauté la vie franciscaine, proche des pauvres, proche de la jeunesse, et une vie fraternelle et de prière très riche. C’est là que mon appel vocationnel s’est précisé et je suis resté.

Notre charisme est de vivre la présence du Christ-Frère dans le monde avec la couleur du « être et vivre avec ». Nous étions déjà en contact avec les plus démunis mais un jour j’ai demandé à un ami prêtre, le Père Stéphane Roy, aumônier de la prison de Bordeaux à Montréal, si je pouvais y offrir mon aide. Il a accepté et j’y vais maintenant deux jours par semaine. Pour visiter les prisonniers, nous nous rendons dans les secteurs pour les saluer et parler avec eux; c’est à ce moment-là que souvent l’un ou l’autre demande pour parler plus longuement. C’est avant tout une pastorale d’écoute où la personne incarcérée peut parler librement, dire ses souffrances, ses peines, ses joies, trouver un espace de dialogue où il se sent écouté sans jugement et sans peur.

La prison de Bordeaux est une prison provinciale de 1500 personnes en général. Donc c’est pour des peines de moins de 2 ans, autrement la personne incarcérée est envoyée au pénitencier. Il y a tous les types de prisonniers possibles dans cette prison mais lorsque je rencontre un prisonnier, ça n’est pas ce qu’il a fait qui m’intéresse, c’est avant tout ce qu’il vit en ce moment et de quoi il veut partager. Dernièrement encore, en visitant un secteur de porte en porte, je dis bonjour à un nouveau en lui demandant simplement comment il va et il se met à pleurer. C’est le temps de s’arrêter et d’être à l’écoute. Ils vivent souvent de grandes souffrances à l’intérieur d’eux-mêmes. Nous rencontrons toutes les confessions et je dois dire que souvent ils veulent parler de Dieu. Ils nous demandent parfois une Bible ou un chapelet pour prier et ils nous questionnent souvent sur la foi, sur Jésus. Il y a en eux une recherche et une soif de s’en sortir. Beaucoup ont eu une enfance brisée par toutes sortes d’évènements qui ont laissé en eux de profondes blessures. Je crois là aussi que Jésus-Christ peut venir les toucher et entamer en eux un chemin de guérison et de libération qui sans l’aide de Dieu je ne pense pas que ça soit possible. Il m’arrive souvent de prier avec eux et je remarque combien ils sont attentifs à ces moments-là.

Je crois vraiment qu’un prisonnier qui vit bien son temps d’incarcération peut vivre un changement, une croissance dans sa vie humaine et dans sa vie spirituelle. Ce temps peut être un temps de réflexion pour lui, un temps où souvent aussi il commence à se tourner vers Dieu et à découvrir que sa présence apporte la paix et la lumière. C’est cela que j’ai moi-même vécu lorsque j’avais 22 ans, c’est en me tournant vers Jésus que la lumière est revenue dans ma vie. J’en ai vu plusieurs s’engager véritablement dans un chemin de prière, en priant le chapelet, en lisant les Évangiles, et parfois même en allant voir le prêtre pour recevoir le Sacrement de la Miséricorde. Chacun marche à son rythme.

Hormis la miséricorde de Dieu, de quoi les prisonniers ont-ils plus besoin ? De trouver un espace de dialogue où il peut tout dire ce qu’il a sur le cœur et se sentir accueilli, écouté, sans jugement. C’est la Parole de Jésus qui dit « j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi ! » (Matthieu 25, 36). Chaque visite me touche parce que je suis en contact avec la réalité de mon frère qui lui est en prison. Personnellement, je prie pour eux et ces rencontres nourrissent ma vie de prière. Une des rencontres qui m’a bouleversé, ce fut dernièrement lorsqu’une personne incarcérée m’a expliqué à quel point c’était difficile et une grande souffrance pour lui d’arrêter de prendre de l’héroïne dans sa vie à l’extérieur des murs ; il m’avouait que peut-être jamais il ne trouverait la force pour y arriver. Beaucoup me disent : « c’est la dernière fois, jamais plus je ne reviendrai en prison ». D’autres m’avouent parfois que ça fait plus de 20 ou 30 ans qu’ils sortent et reviennent en prison. C’est une étape de leur vie ici à Bordeaux et l’équipe de la pastorale on est là pour les accompagner vers un mieux dans leur vie.

Merci à tous ceux et celles qui liront ce petit témoignage de porter les prisonniers dans votre prière. Que Dieu vous bénisse !

frère Manuel-André